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Densification(s) et dynamiques de quartier

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La densification est un phénomène qui fascine les architectes, les urbanistes, les instances décisionnaires, les économistes et d’autres futurologues. Elle prend également de nombreuses formes à travers Montréal, des quartiers centraux aux contextes périurbains. Ainsi, à bien des égards, elle concerne tout le monde. Du point de vue des politiques publiques, la densification constitue un enjeu prioritaire partout au Canada, en particulier dans les grandes régions métropolitaines, où elle est présentée comme une voie plausible et prometteuse pour faire face à la plus récente mouture de la crise du logement qui nous concerne collectivement. Selon plusieurs, la densification permet de freiner l’étalement (sub)urbain, ce qui, en retour, protège les terres agricoles, maintient et améliore la biodiversité, rend le transport collectif viable et attrayant, donne aux gens la possibilité de vivre et de travailler dans des quartiers où tous les services sont à distance de marche (Cavicchia 2023, Quastel et al. 2012, Qviström et al. 2019). La densification peut favoriser la production d’une grande diversité de formes d’habitation, notamment des appartements, des maisons en rangée et de petits immeubles résidentiels (plutôt que des bungalows), ainsi qu’un travail collectif sur (l’urgence climatique y compris). Souvent perçue comme une condition nécessaire — bien que non suffisante — à des modes de déplacement économiquement viables et frugaux permettant aux personnes de se déplacer pour le travail, les études et les loisirs sans multiplier les infrastructures routières coûteuses et difficiles à entretenir, la densification est de plus en plus considérée comme un objectif allant de soi dans la gestion de la continuité et du changement des façons d’occuper les territoires.

Pourquoi la densification suscite-t-elle autant de débats? C’est une question à laquelle nous réfléchissons depuis plusieurs années au Centre de recherche interdisciplinaire sur Montréal (CRIEM), notamment abordée lors d’une journée d’étude tenue en octobre 2023 en collaboration avec l’. Bien qu’elle soit parfois l’objet de controverses, la densification, sous ses diverses formes, demeure pleinement pertinente. Elle a structuré un ensemble de projets du CRIEM réunissant chercheur·euses, étudiant·es et milieux de pratique. Nous souhaitons élargir la participation, d’autant plus que les questions soulevées par la densification ne concernent pas uniquement les architectes, les urbanistes et les économistes. D’importantes préoccupations culturelles et sociales méritent une attention soutenue, tant en ce qui concerne les transformations actuelles que les contextes où des changements sont à prévoir.

Quel impact les processus de densification ont-ils sur celles et ceux qui le vivent concrètement ? Que savons-nous réellement des expériences vécues — des ethnographies — de la densification dans la vie de tous les jours ? Pourquoi les perceptions semblent-elles compter bien davantage que des mesures « réelles » ou « objectives », telles que le nombre de ménages ou d’emplois par hectare ou par kilomètre carré ? Pourquoi la densification est-elle souvent perçue comme intrinsèquement positive par les professionnel·les de l’aménagement et du design urbain, alors même que nous savons qu’elle engendre de nombreux effets négatifs : nuisances, frustrations, anxiétés, coûts et stress ? Est-ce qu'en fait de densification, « plus » est toujours « mieux » ? À partir de quand ça devient « trop » ? Pour qui, et pourquoi ? Que peut-on dire du rôle de la densification dans les efforts de conservation de (et pour) la biodiversité ? Qui décide où, quand et comment la densification aura lieu ? Comment composer avec les phases intermédiaires complexes et perturbatrices de construction, de rénovation et de relocalisation temporaire d’activités clés ? Vers qui se tourner lorsque ces processus deviennent plus qu’une simple nuisance ? Les améliorations obtenues à long terme justifient-elles les maux de tête, les dommages et les pertes qui accompagnent généralement toute forme de densification et d’intensification des activités ?

Des questions encore plus fondamentales sont également en jeu. Qu’est-ce qui, en fin de compte, se densifie là où la densification est à l’œuvre : l’espace ? les régimes d’activités quotidiennes ? les sons, les odeurs ? les moments de rencontre ? les occasions d’emploi ? les irritants, les nuisances, les tracas ? En réponse à ces grandes questions, notre projet sur les densifications met explicitement en dialogue, par un travail empirique original, des études sur la biodiversité, la résilience, les pratiques sociales, la vie quotidienne et les approches critiques du futur. Trois ensembles d’activités de recherche-action interdisciplinaires sont en cours. Le premier se concentre sur les ethnographies de la densification : il documente les expériences vécues, les représentations artistiques et littéraires, ainsi que les cultures matérielles du changement. Le deuxième explore les attitudes et les préoccupations populaires à l’égard de scénarios d’avenir impliquant diverses formes de densification et met l’accent sur la continuité et le changement dans les quartiers au moyen d’une série d’activités de crowdsourcing auprès de publics diversifiés, telles que des questionnaires en ligne et des ateliers communautaires participatifs. Le troisième ensemble d’activités mobilise des spécialistes des domaines attendus — politiques publiques, aménagement urbain, logement — ainsi que d’autres champs offrant des perspectives stimulantes mais sous-représentées, notamment les paysages sonores, l’expérience nocturne de la ville et les beaux-arts.

La prémisse centrale est que si nous voulons que la densification connaisse un succès reproductible à plus grande échelle (en accord avec les aspirations des acteur·rices politiques aux différents paliers de gouvernement et en réponse à la crise actuelle du logement), nous devons nous engager avec des parties prenantes assez diversifiées. On peut ici penser aux ménages, mais également à ceux et celles qui sont du côté de l’« offre » — dont les gestionnaires et les autres personnes impliquées dans la (re)production de l’espace métropolitain — l'objectif étant d'explorer des scénarios d'avenir mettant en jeu les espaces du quotidien où l'on vit, travaille et se divertit. Les étudiant·es se joindront à une équipe interdisciplinaire réunissant, entre autres, architectes, urbanistes, géographes, spécialistes du son et artistes, travaillant étroitement avec des instances de la société civile et des agences gouvernementales.


Codirection : Nik Luka, Leila Ghaffari etĚýKevin Manaugh

Coordination scientifique : Stéphan Gervais


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Cavicchia, R. « Urban densification and exclusionary pressure : emerging patterns of gentrification in Oslo ». Urban Geography, vol. 44, no 7, 2023, pp. 1474–1496.Ěý

Luka, N. « It’s not how dense we make it, but how we make it dense : on porosity as a corequisite of densification ». Aménager : Expérience et innovation d’un quartier – Habiter, vol. 4, no 2, 2021, pp. 12–20.

Navarrete-Hernandez, P., A. Mace, J. Karlsson, N. Holman et D. A.ĚýZorloni. « Delivering higher density suburban development : The impact of building design and residents’ attitudes ». Urban Studies, vol. 59, no. 13, 2022, pp. 2801–2820.Ěý

Quastel, N., M. Moos et N. Lynch. « Sustainability-as-density and the return of the social : the case of Vancouver, British Columbia ». Urban Geography, vol. 33, no 7, 2012, pp. 1055–1084.Ěý

Qviström, M., N. Luka et G. De Block. « Beyond circular thinking : Geographies of Transit-Oriented Development ». International Journal of Urban & Regional Research, vol. 43, no 4, 2019, pp. 786–793.Ěý

Skrede, J. et B. Andersen. « The emotional element of urban densification ». Local Environment,Ěývol. 27, noĚý2, 2022, pp. 251–263.

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